Je veux vivre. Mais vivre d’une vie qui n’a pas de nom, une vie qui coule comme un sang silencieux. Je veux m’asseoir près de la fenêtre, là où la pluie dessine des alphabets éphémères sur le verre, et m’abîmer dans des livres dont le savoir ne sera jamais une monnaie. Lire pour le seul vertige de ne pas comprendre, pour le plaisir de se perdre entre les mots.
Je veux dessiner. Non pas pour l’objet, non pas pour l’œil de l’autre, mais pour le mouvement de la main qui cherche une forme dans le vide. Un dessin sans profit, une ligne qui ne prouve rien, sinon que je respire encore.
Je veux écouter ce silence organique qu’on appelle le corps. M’abandonner au sommeil quand la lune est une plaie blanche au sommet du ciel, et me réveiller avec la lenteur des choses qui naissent. Sans hâte. Sans cette ponctualité cruelle qui assassine l’âme.
Je refuse d’être une horloge. Je refuse d’être un chiffre ou un rouage dans cette mécanique de fer que l’humanité appelle “le monde”. L’argent est une limite, et je suis le sans-limite. Les contraintes sont des cages, et je suis l’infini.
Je veux juste être. Dans cet état de grâce sauvage où le moi s’efface pour laisser place à la vie pure. Sans fin. Ininterrompue. Éternelle dans cet instant même.
© Beatriz Esmer
