Perdu. Le mot flotte, une encre noire sur le blanc du papier, comme une pierre lâchée dans un lac immobile. Il s’étire, ce « perdu ». J’ai perdu des gens, ceux qui formaient le tissu même de mes journées, leurs rires comme des miettes de pain sur la table du matin. Ils se sont effilochés, ont quitté la scène, laissant derrière eux un silence assourdissant, une pièce vide où la poussière danse dans un rai de soleil. Perdu des batailles, aussi. Les conflits intérieurs, les guerres contre soi-même, les espoirs déçus qui s’écrasent comme des vagues sur les récifs de la réalité. Ces défaites laissent un goût amer, une cicatrice invisible qui brûle à chaque changement de temps. Et les rêves. Ah, les rêves. Ces papillons aux ailes de velours qui se heurtent aux vitres de l’impossible, les projets avortés, les désirs inassouvis qui hantent les corridors de l’esprit. Ils s’évanouissent comme des bulles de savon colorées, ne laissant qu’une empreinte éphémère dans l’air.
Perdu, perdu, perdu. Une litanie de pertes, un inventaire des débris de l’existence. Et pourtant, le cœur continue de battre, cette horloge vivante dans la poitrine, obstinée, rythmée. Il y a une force, une poussée sourde, un élan vital qui refuse de se plier à la fatalité du manque. Un « mais jamais je n’ai perdu la rage d’avancer ». Cette rage, ce n’est pas une fureur destructrice, un feu de forêt qui dévore tout sur son passage. C’est une braise ardente, un foyer de vie qui couve sous la cendre, une volonté farouche de continuer, d’explorer, de respirer.
Et c’est cette rage, cette énergie brute, qui m’a tenu en vie. Une rage imparfaite, cabossée, égratignée par les chutes et les blessures. Elle n’est pas pure, cette rage. Elle est mêlée de mélancolie, de doutes, de peurs. Elle est faite de fragments, de morceaux épars d’un passé qui s’éloigne. Mais elle est là. Elle est le moteur de la survie, la source de la résilience. Elle est l’acceptation que la perte fait partie de la vie, que l’imperfection est la seule forme de perfection possible. Dans cette rage imparfaite réside la beauté de l’existence, la fragilité et la force d’être. Elle est le fil ténu qui relie le passé au présent, le souvenir à l’avenir. Elle est le battement d’ailes de l’oiseau blessé qui continue de voler, malgré tout.
© Beatriz Esmer
